Jusque là, tout se passait à peu près bien.
Nous étions tous gentils et dociles à nous prendre en photo les uns les autres, à poser sur le canapé gris, à se chercher timidement du regard. Je dirais que nous étions tous relativement équilibrés, une sorte de panel représentatif de gens qui vont au théâtre un vendredi à 19h : entre 25 et 40 ans, sans style vestimentaire prédominant, une majorité de femmes, plutôt de gauche limite à voter écolo.
Ce vendredi soir, je me suis retrouvée face à une femme nue ET un homme, nu. Cela faisait très, très longtemps que ça ne m’était pas arrivée.
On appelle cette région « les skyblogs ». Un continent noir, très peu cartographié, peuplé de pygmées aux mœurs primitives. Ils seraient plus de 5 millions (mais personne n’en est certain car leur administration a la particularité de recenser les tombes). Leurs dieux ont pour nom Zac Efron, Justin Bieber, Shakira. Leur devise « click sur les kiffs c’est rendu » est l’équivalent de notre « liberté, égalité, fraternité ».
Les skybloggers sont tolérés en visite dans d’autres régions du web, car ils en divertissent les bourgeois. On s’échange de bonnes blagues à propos de leur physique difficile, de leurs peintures corporelles hésitantes, du soin accordé à leurs coiffes, de leur goût pour les fresques tape-à-l’œil, et surtout de leur patois rudimentaire dérivé du franglais, riche en idéogrammes anthropomorphes destinés à exprimer les émotions. Tout comme les Grecs ont autrefois appelé « barbares » ceux dont ils ne comprenaient pas la langue, leur babil a produit le surnom de «kikoolol ». (ex : « toi le kikoolol, dégage de mon twitter, ici c’est pour les grands »).
Au Kikoololistan, comme dans toute société primitive, les contes, légendes et superstitions sont au cœur de la vie sociale. De nombreux bardes femelles (plus rarement des mâles) déploient tout leur talent dans l’écriture de récits épiques à la gloire du Dieu des Dieux, du Jupiter du Brushing, de l’Huitzilopochtli du Labello : Justin Bieber. J’ai passé un week-end dans les chroniques mythologiques de cet autre monde. Et j’ai voyagé, oh. Ça oui.
Samedi dernier, c’était la journée « entretien immédiat » à la BNP. De 9h30 à 16h30, on pouvait se rendre sans rendez-vous à l’agence Opéra pour un entretien d’embauche de 10 minutes. Comme chez le coiffeur.
Mais quelle aubaine, alors qu’il est si difficile au chômeur moyen d’obtenir un entretien, de pouvoir passer la porte sans formalité ! Avoir enfin une chance de se vendre, de gagner la place, la chaise, l’ordinateur, les objectifs, le bulletin de salaire, le CDI sans lesquels on n’est personne. Tu veux survivre ? Sois plus motivé que ton voisin, et vite: y’en aura pas pour tout le monde.
Samedi il faisait froid. France Inter a traité brièvement le sujet dans son journal de 19h. Devant l’agence Opéra, il y avait eu la queue toute la journée pour le speed recrutement. Un gros tas de jeunes « motivés » qui frottaient sans doute leurs paumes pour avoir au moment « M » la poignée de main chaleureuse qui ferait la différence. Les recruteurs, confortables, expliquaient très professionnellement qu’en 10 minutes, on sait tout de suite à qui on a affaire : c’est la motivation qui prime, disait l’un, on voit ça à « l’œil qui pétille ».
Moment d’émotion grâce @Lubamir, qui nous offre en un tweet l’hymne qui nous manquait. Les Charlots. 1967. Sur l’album « Paulette, la reine des Paupiettes » (Mamie, ce soir tu vois, je blogue un peu pour toi), une pépite.
à vous la passerole