— LES2NOUILLES

Dans la bibliothèque, le Colonel Moutarde avec la clé anglaise

J’ai toujours entendu dire que l’on connaît une personne en ouvrant son frigo. Pour Mme Partensky, professeur de littérature comparée, on connaît une personne en parcourant sa bibliothèque.
J’aimais beaucoup les cours de Mme Partensky.
Et Mme Partensky.
Depuis, je range ma bibliothèque pour lui faire raconter des histoires.

Elle commence par le grand-père, Henri, l’Italien, qui faisait les meubles sans prendre de mesure. Il a imaginé cette bibliothèque, un jeu ingénieux d’échelles entrecroisées de planches, bien avant que je ne sois née. Repeintes plusieurs fois, jamais par moi. Toutes les étagères ne font pas la même hauteur et pas tout à fait la même largeur, la géométrie à ligne droite fixe n’était pas la qualité majeure de mon grand-père.
Aussi, tous les formats ne vont pas partout : un livre de poche ne se range pas au même endroit qu’un livre d’art. 2 livres de poche peuvent se superposer à la verticale à certains endroits. Le Petit Robert ne passe pas sur les étagères du milieu. Je la connais par cœur. Cette bibliothèque me suit partout, à telle point que je choisis mes appartements si je peux l’y installer. Chacun ses critères.

Ce weekend, j’ai re-rangé ma bibliothèque.

En haut, les étagères que je ne peux atteindre sans tabouret. Autrement dit, le coin des livres « moches » ou des « je vais pas les relire ». Ambiance bibliothèque rose et verte. Fantômette fait mumuse avec le Club des 5 et Oui-Oui trace dans son bolide.
Tranches rouge vif, vert menthe : les collections « Repères », « Balises » ou « Profil Bac ». Les éditions augmentées/commentées de Lorenzaccio, d’Antigone, de La Peau de Chagrin. Le « Que sais-je ? » sur le Multimédia, 1998 (je le garde pour la préhistoire du futur). Le dictionnaire d’Ancien Français. Les bouquins achetés un jour, pleine de détermination : Le chef de Projet efficace, Vendre et défendre ses marges. On les feuillette en se disant que ça va être vachement bien tous ces outils, exactement ce qu’il fallait. Ils finissent en livres poussières : jamais ouverts, toujours à la même place.

Je ne sais pas comment on jette un livre. J’ai donc des livres de la honte. Je ne sais si je dois y voir une coïncidence mais ce sont souvent mes ex qui me les ont offerts. Mon pire : La Prophétie des Andes, dans la collection « J’ai lu ». Couverture bordeaux, typo jaune. Il est en « deuxième ligne » : surtout, surtout pas en front d’étagère. C’était ma pire ex en même temps…

Ensuite, j’ai une sorte de logique thématico-genre-collection progressive : les pièces de théâtre avant les contes, les polars avant les romans d’anticipation, les éditions de minuit au-dessus de la Pléiade, le rayon gay avant la littérature érotique (avec Sader-Masoch en œuvre pivot). L’œuvre pivot : celle qui permet la transition entre 2 thèmes. Il faut qu’elle ait un sens, qu’elle articule, qu’elle dicte le chemin à suivre, qu’elle interroge. C’est aussi, un peu, l’œuvre collision. Le curieux détourne alors son regard et m’interroge d’un haussement de cil. Pourquoi ? #collision

Sur mes étagères, Hamlet finit dans La Vie est un Songe, Jack l’Eventreur s’offre un tête à tête avec Sqweegel (si seulement il pouvait le buter à travers le temps), Freud est cerné de femmes, La Vie de Mabrouk (oui) est couchée sur le Mercator… On est au niveau 2 du classement. Au sein d’une thématique, je m’amuse, je juxtapose les auteurs, les récits, les titres : Anaïs Nin avec Henry Miller ou la Madame Bovary tout contre Dazaï Osamu… Je concède que le rapprochement Mabrouk – Mercator soit pointu, mais il a un sens, pour moi. C’est précisément à ce moment que Wonder Coquillette me regarde et me dit « ça ne fait rire que toi ». Certes. En même temps, c’est ma bibliothèque.

D’ailleurs, je me suis demandé s’il me fallait mélanger mes bouquins avec les siens. Comment puis-je décider de ranger ses livres et/ou elle, les miens ? Est-ce que ça se fait ? La bibliothèque de couple existe-t-elle ? La vraie, celle où tous les livres sont mélangés et organisés, ensemble, sans engueulade, en accord ?
Comment une bibliothèque de couple gère-t-elle le livre en double ? Après tout, le livre en double, c’est un peu la faute aux histoires d’amour. On achète rarement 2 fois, dans la même édition, Le Chevalier au Lion de Chrétien de Troyes… Je me suis déjà trompée et j’ai quelques livres en double par étourderie : La Confusion des Sentiments, notamment. L’acte manqué de librairie. Mais Vendredi ou la Vie Sauvage, non. Ça, c’est couple. Peut-on séparer les livres en double ?

Avec Wonder Coquillette, nous faisons étagères séparées. Ainsi Julien Sorel meurt 2 fois chez nous mais pas sur les mêmes étagères… Nous avons aussi divisé les bibliothèques en 2 grands genres : les BD d’un côté, le reste de l’autre. Dans la classification des BD, un critère supplémentaire intervient : elles ont souvent un ordre, ce sont des séries. On commence par le début et on termine par la fin. Les linéaires des BD sont assez bien organisés. Je ne suis même pas sûre d’avoir rangé Proust dans le bon ordre.

Graphiquement, les BD s’assemblent avec plus ou moins de bonheur. Les tranches noires rythment les tranches blanches avec des touches de gris. Il faut que ce soit joli à l’œil. Les couleurs dans tous les sens, c’est en haut : l’étagère de l’enfance. Astérix, Tintin, Les Schtroumpfs, Les Aristochats.
Après avoir lu une BD, je la remets exactement au même endroit (en même temps, c’est surtout la bibliothèque de Wonder Coquillette). A l’inverse, un roman peut être « en attente » un certain temps : je ne sais pas encore où je vais le ranger. Le perturbateur. Le petit nouveau qui vient bousculer tout mon rangement. J’accumule les œuvres en attente. En attente de lecture, en attente de rangement. Je fais des piles en front d’étagères. La pile des bouquins à lire, la pile repère de la raison : « je n’achète plus de bouquins tant que je ne les ai pas lus ». Ça ne marche jamais. J’ai ainsi plusieurs piles. Aujourd’hui ma bibliothèque n’a plus de place. Tout mon rangement sera bientôt obsolète. Le début d’une nouvelle histoire.

Je n’ai pas de chute : je n’aime pas faire tomber les livres.

Et vous, vous la rangez comment votre bibliothèque ?



4 comments
  1. Jungle Ju says: 20 septembre 201114 h 54 min

    Ma bibliothèque (d’étudiante jamais agrandie) est bien trop petite depuis longtemps. Deux rangées de poches sur chaque rayons, et depuis, en pile par terre, juste à côté.

  2. Laeti says: 20 septembre 201115 h 45 min

    Ta bibliothèque est alléchante!
    Et ce que j’aime aussi, ce sont les appareils photo qui sont dessus ! ;-)

    La mienne est bien trop petite, alors j’ai abandonné toute idée de classement, excepté un semblant de classement alphabétique. Je dis « semblant » puisqu’au fur et à mesure que de nouveaux livres s’ajoutent, il y a encore moins de place, alors je les range où ils rentrent. J’ai un autre classement : « lu/pas lu », les lus en arrière et des piles de pas lus en avant.
    Moi non plus je ne sais pas jeter les livres, mais je les fais circuler par contre. Je les libère dans la nature, parmi mes amis, ou bien je les apporte dans un centre qui les revend pas chers.
    Pour la bibliothèque de couple, je suis comme toi, c’est bibliothèque à part.
    Je ne fais aucune concession sur les livres… ;-)
    Je suis rassurée, ce n’est pas moi qui t’ai offert La prophétie des Andes. Je ne l’ai pas lu en fait, c’est une sorte de Da Vinci Code au Pérou, c’est ça ?

  3. camille says: 20 septembre 201119 h 29 min

    @laeti : La Prophétie des Andes, c’est une sorte de truc psycho-cosmo avec des aura au-dessus des gens qui disent des trucs mais que tu vois pas et qu’il faut ressentir. Ça se voulait profond. Y’a même une suite…

  4. Papillote says: 25 septembre 201119 h 18 min

    je n’ai pas beaucoup de livres dans ma bibliothèque, pourtant je lis pas mal, c’est tout simplement parce que je loue mes livres chaque semaine en biblio. Donc ça révèle que je suis pauvre je pense…. Et puis je n’aime pas l’idée non plus qu’on regarde mes livres, car ils sont révélateurs justement de la personnalité. par contre je ne me prive pas de le faire chez les autres et j’apprends plein de trucs… (une fois, un type puant ne possédait que 4 livres : un sur le management, deux de maths et le livre de Claude allègre réfutant le réchauffement climatique)

Le vôtre