— LES2NOUILLES

Les blogs de filles sont nuls parce que les filles, c’est des cloches.

Quand j’ai ouvert un compte sur Formspring (la nouvelle plate-forme sociale qui permet aux grands ado du 2.0 de jouer anonymement à action-vérité et à touche-pipi sans se faire attraper), voici la première question qui m’a été posée :

Pourquoi tous les blogs de filles glorifient la forme sans contenu ?

HAN. Il fallait lire : « prends ça dans tes dents, fille futile qui blogue des trucs creux comme toutes les autres ». J’ajouterais bien « et encore, quand j’ai le temps et le courage »… Pourtant la question est pertinente, en plus d’être joliment posée. Elle m’a rappelé les sujets piégés des épreuves de « GrandO » de Sciences Po. C’est parti pour une réponse argumentée, comme j’ai appris, en deux parties, deux sous-parties, deux soussouparties. Un peu de contenu et d’austérité, que diable.

manga




Introduction (en principe un tiers de l’argumentation, mais j’ai grave perdu la main)

Le terme « blogs de filles » accepte deux niveaux de lecture : de « blogs écrits par des filles » si l’on s’en tient au premier degré, il est devenu une catégorie signifiante, qui sert désormais aux auteurs eux-mêmes à définir leur production. Exemple : « Salut, bienvenue sur mon blog de fille, ici on parle de tout, et surtout de rien hi, hi ».  Le « blog de fille » se définit par le regard de son auteur : écrit à la première personne, il se veut un joyeux fourre-tout de ses goûts, expériences et découvertes, qui parle parfois un peu de sa vie, et parfois beaucoup trop. Le lecteur vient y chercher le divertissement avant l’information, la forme avant le fond.
Mais tous les blogs écrits par les femmes ne sont pas pour autant des « blogs de filles », même si la tendance est lourde. Il existe également des blogs « écrits par des filles » dont le thème se restreint à une discipline ou un sujet (La cuisine. La broderie. La mode. Le maquillage. Les enfants. Le sexe. Le chat.) On y retrouve toutefois un large usage de la première personne, et des références fréquentes aux affects de l’auteur (j’aime/j’aime pas : le persil frisé, le coton mercerisé, les chemises à carreaux, les fards à paillettes, les Pampers, la levrette, les Friskies.).
Il n’est qu’à regarder le sacro-décrié classement Wikio pour constater que les hommes tiennent le haut du pavé à une écrasante majorité dans les thèmes d’expertise à fort contenu (politique, droit, sciences, high-tech, marketing, environnement, économie…) tandis que les femmes trustent les thèmes de divertissement (scrapbooking, gastronomie, loisirs, animaux, on t’aime Mimo). Les « blogs de filles qui parlent de rien et un peu trop de moi», quant à eux, se noient par milliers dans la catégorie « Divers » (bienvenue chez nouilles).

Il semblerait donc que le blogging au féminin soit celui du regard personnel, du quotidien, du vécu, de la subjectivité, de l’esthétique, du futile, de la forme, tandis que le blogging au masculin serait celui du contenu, du savoir, de l’information, du débat, de l’important, du fond. Qui sont les détenteurs du savoir ? Les blogs de filles sont-ils creux parce que les filles sont creuses ? Parce qu’on ne les écoute pas quand elles parlent de législation du nucléaire ? Parce qu’elles n’osent pas ? Parce qu’elles n’en ont rien à péter ? Et si la forme était une forme de fond, et le fond, une forme de forme ?

GRAND UN: « Ce n’est que mon avis », ou le complexe de la blogueuse qui n’est « qu’une fille, t’façon ».

1.1 « T’es qu’une fille »
La perpétuation des structures patriarcales : un peu une barrière à l’entrée, quand même.

Le fondement judéo-chrétien de notre civilisation laissait peu de chances aux femmes d’écrire librement des blogs de théologie qui dépotent : Pendant l’instruction, la femme doit garder le silence, en toute soumission. Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de faire la loi à l’homme. Qu’elle se tienne tranquille (Saint Paul, Première Épître à Thimothée, 2 (11-15)). Fort heureusement, deux millénaires de philosophie, l’humanisme et les Lumières sont passés par là, pour encourager les femmes à bloguer philo (« La femme est une surface qui mime la profondeur » Friedrich Nietzche). Progressivement, l’Art leur a fait de la place (« Aimer les femmes intelligentes est un plaisir pédéraste » Charles Baudelaire), et l’invention de la psychanalyse au XX siècle a ouvert tout grand les portes de la prison intellectuelle dans laquelle on enfermait les femmes (« l’infériorité intellectuelle de tant de femmes, qui est une réalité indiscutable, doit être attribuée à l’inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle. » Sigmund Freud). Tu parles. C’est ainsi que ma grand-mère, qui aujourd’hui envoie des mails comme tout le monde, est née dans un pays, la France, où une fille n’avait pas le droit de vote en raison de son infériorité intellectuelle. Elle était comptable mais n’a eu le droit de signer des chèques que passé la trentaine. Et elle trouvait ça normal.

Aujourd’hui, à travail et responsabilités égales, une femme gagne 20% de moins qu’un homme, les femmes ne sont nommées ni dans les conseils d’administration ni à la présidence des universités. Pour faire simple, tout le monde appelle les femmes politiques par leur prénom. Dans le champ du pouvoir et du savoir, la parole d’une femme est perçue comme féminine avant d’être écoutée, et dévalorisée a priori. Une expérience menée au cours des années 1990 par Mireille Desplats auprès de professeurs de collège le prouve : la même bonne copie obtient une meilleure note avec un prénom de garçon qu’avec un prénom de fille, tandis qu’une copie médiocre provoque l’effet inverse. On juge donc la production d’un individu selon son genre, à l’aune d’un double stéréotype : la réussite des filles serait moins liée à leur potentiel intellectuel, et davantage issue du travail et du conformisme (« les filles peuvent moins, mais font le maximum »). On a donc tendance à minorer la qualité de leurs bonnes productions et à soutenir les mauvaises. Les garçons réussiraient par leur capacités intellectuelles, avec une tendance à sous-réalisation (« les garçons peuvent plus, mais se laissent aller ») : on emphase leurs réussites, et on sanctionne leur échecs comme un manque de travail et non de potentiel. Que l’enseignant soit un homme ou une femme n’y change rien.

Faut donc pas déconner : inutile de dire qu’une femme qui affirme une expertise sur son blog sera jugée et appréciée à l’égal d’un homme. Homme talentueux, femme laborieuse : des archétypes culturels millénaires ne peuvent pas s’envoler des mentalités en l’espace de 40 ans. Le Génie est encore perçu comme mâle. La blogueuse devra faire mieux qu’un blogueur pour épater autant ses lecteurs, mâles ou femelles, et c’est pas demain que ça va changer.

1.2 « Je laisse ça aux mecs »
Effet Pygmalion et autocensure: la femme en fuite. (‘tain c’est joli, ça)

L’appréciation différente des productions intellectuelles selon le genre a un effet de « prophétie auto-réalisatrice », c’est à dire que le réel se transforme pour rejoindre les préjugés. Rosenthal et Jacobson l’ont mis en évidence et ont appellé ce phénomène « effet Pygmalion ». C’est très simple:
Pour les filles : sous-évaluation du potentiel et traitement différencié -> ressenti de dévalorisation -> perte de confiance en soi -> échecs -> amplification des projections du maître -> dévalorisation de soi accrue -> etc.
Pour les garçons : surévaluation du potentiel et traitement différencié -> ressenti de valorisation -> gain de confiance en soi -> réussites -> amplification des projections du maître -> valorisation de soi accrue -> etc.
Les femmes ont par conséquent tendance à se vivre intimement comme moins pertinentes, moins capables, et à dévaloriser systématiquement leur production intellectuelle. En entrant dans le champ du savoir et du pouvoir, on les voit plus souvent que les hommes minorer a priori l’importance et la qualité de leur intervention : « pour ce que j’en sais… », « ce n’est que mon avis mais », « il me semble », et « je crois », « et si »… sont des expressions beaucoup plus familières aux femmes qu’aux hommes. La boucle reprend : ce comportement entretient la perception générale que les femmes sont moins expertes, parce qu’elles sont moins assertives.

La blogueuse ne se lance donc pas dans la blogosphère à la manière des blogueurs. D’une part, elle sait qu’elle ferait figure d’OVNI et qu’il lui faudrait en faire plus que les hommes pour devenir légitime. D’autre part, elle doute d’en être capable et s’excuse quotidiennement d’avoir un avis. Enfin, le blog étant une activité de réalisation personnelle non rémunératrice, la blogueuse a envie de pouvoir respirer, et pas d’être attendue au tournant ou d’avoir à se justifier. Parler micro-économie/maths appliquées/marketing/cancérologie, ça lui rappelle trop le boulot, elle a déjà assez à faire pour asseoir sa crédibilité avec ses élèves de thèse et ses collègues. Elle déserte donc malgré elle la sphère du pouvoir et du social et se replie sur la sphère privée – celle de l’intime, de l’affectif, de la reproduction – dans laquelle les stéréotypes culturels lui donnent une légitimité supérieure à celle des hommes. Pour peu qu’elle soit dingue de chaussures ou un peu douée pour la broderie, elle valorisera plutôt son hobby et ses goûts. C’est ainsi que, sans aucune loi promulguée, la blogosphère se structure largement selon les rôles traditionnels : les hommes au charbon, « il faut /on doit », les femmes en cuisine « j’aime / j’aime pas ».

Les filles, on se rend pas service, et va falloir qu’on sorte nous-mêmes de ce guêpier (à mon humble avis).

GRAND DEUX – Et si la sous-culture du féminin créait de nouvelles valeurs?

2.1 « Comment dire ? »
La subjectivité est-elle forcément une approche futile du réel ? Hein ?

Nous avons vu les raisons qui poussent les « blogs de fille » à revendiquer leur subjectivité, et à faire passer en première intention la forme personnelle. Le contenu y devient une variable, définie par l’humeur, et non un but en soi. Dans le langage commun, « subjectif » désigne le sentiment ou la réaction qui se fonde sur un individu et ne vaut pas nécessairement pour tous. L’opinion subjective confond les besoins et désirs avec la connaissance et se contente de l’apparence ou de l’illusion. En ce sens on peut donc légitimement reprocher aux « blogs de filles » de ne proposer qu’un contenu superficiel, une approche partiale et partielle du réel. Mimo, par exemple, il voit pas les choses comme toi.  Il est clair ici que la forme prime sur le contenu. Ce contenu a-t-il pour autant une valeur moindre?

Afin d’éclairer la question, penchons-nous sur la définition philosophique de la subjectivité, qui… ah ben en fait ça m’a l’air bien compliqué. Et depuis l’aube des temps. (Et comme je suis une fille qui blogue pour le plaisir je vous dis pas comment ça me saoule). Pour Deleuze, le dernier mec à avoir essayé de penser la notion (Empirisme et subjectivité), le temps et l’espace se définissent par les relations de voisinage et d’intégration de points en séries. Le sujet est alors une synthèse qui reprend le donné en le réfléchissant, de sorte qu’il se dépasse lui-même. En gros. Mais je suis assez d’accord. Prends une fleur, n’importe laquelle, et essaie de la décrire. Objectivement. Par la botanique ? La peinture ? La photo ? Mais sous quel angle ? On n’échappe pas à la subjectivité tant qu’on est sujet, mon cher. Si Vérité il y a, nous ne pourrons la saisir que tous ensemble (ça c’est l’intersubjectivité, un truc chiant à comprendre aussi), ou bien admettre que nous accédons à une forme de Vérité universelle par notre subjectivité même. L’art en est la plus belle preuve. Mimo soit loué.

La forme subjective est un contenu en soi qui parle à l’affect, et fait écho chez chacun en ce qu’il a de semblable ou de dissemblable.

2.2 « ça dépend, ça dépasse »
Quand l’inclassable fait sens, faudrait ptêt voir à classer autrement.

La fille qui blogue assume généralement la relativité de ce qu’elle dit. Elle n’hésite pas à dire que ce n’est « que de la mode », ou « que son avis », ou « que sa petite vie ». On l’a vu, ce n’est pas parce que les filles seraient « plus dans l’affectif » qu’elles se spécialisent dans le foutoir kikoolol, mais probablement parce qu’on leur colle cette étiquette qu’elles en investissent le champ. Et comme dans tous les domaines, certaines ont du talent, d’autres moins. Mais il se trouve que quand un « blog de fille » est bon, ça plaît, c’est lu, ça fait sourire, réagir, échanger. Preuve que la forme personnelle bordélique répond à une attente intellectuelle différente de celle de l’expertise rationnelle, mais tout aussi respectable et appréciée. La catégorie en elle même devient une sorte de sous-culture du web dominée par les femmes, mais la blogosphère étant un espace d’expression ouvert, on voit aujourd’hui des hommes commencer à écrire des blogs de filles. Souvent anonymement d’ailleurs : le stéréotype de genre a la dent dure, et il est tout aussi difficile pour un homme d’oser parler de ses déboires avec un préservatif que pour une femme d’oser contester la politique budgétaire ukrainienne.

C’est pas pour taper encore sur Wikio et les autres, mais les catégories dans lesquelles on classe aujourd’hui les blogs sont donc totalement ineptes, parce qu’elles sont fondées sur le classement thématique du Savoir (mâle, je te rappelle). Quand on voit la diversité de ce qui se trouve réduit à l’étiquette « blog de fille », on se dit qu’il serait peut être temps de repenser les catégories, au sens philosophique du terme. C’est un peu comme la journée de la femme qui se dresse bêtement en face des 364 journées de l’homme. Aujourd’hui il y a des filles qui écrivent des blogs experts, des mecs qui écrivent des blogs de filles, des blogs experts mixtes, et des blogs de filles mixtes. Les meilleurs, les mixtes. Parce que comme disait Deleuze : « La femme contient autant d’hommes que l’homme, et l’homme de femmes, capables d’entrer les uns avec les autres, les unes avec les autres, dans des rapports de production de désir qui bouleversent l’ordre statistique des deux sexes. Faire l’amour n’est pas faire qu’un, ni même deux, mais faire cent mille. » Let’s make love et arrêtons de parler de « blogs de filles », siouplé.

AH. TU VOIS BIEN QUE QUAND ON FAIT DES TRUCS SERIEUX TU LIS PAS TOUT PARCE QUE C’EST CHIANT.

75 comments
Le vôtre