Guillaume Musso: « et si tu nous oubliais? »
Plus fort en contagion que le H1N4 des poulets élevés avec des cochons, il y a… lui:
Depuis deux semaines, 12 personnes à la minute achètent ce roman, en moyenne, dimanches et nuits comprises, dans tous les coins du pays. En refaisant le calcul sur les heures ouvrées (bougez pas, hein) on arrive au chiffre frénétique (ah merde, 6 jours, en enlevant les dimanches, je recommence, t’es toujours là?) de 33, 3333333et des33. A la MINUTE. Là, à côté de chez toi… euh, vous. (Je vais te vouvoyer, on sait jamais, si tu étais plusieurs à lire, un jour)
Comment ça, pourquoi c’est grave? Vous te rendez pas compte?
Moi aussi, avant, quand j’entendais les pubs des éditions XO à la radio le matin (… »XO… Lire… Pour le Plaisir », voix de mâle en rut, Herbert Léonard en vision d’horreur fugitive) je me disais gentiment en mon bruyant for intérieur: « c’est très bien que les gens achètent et lisent des livres, peu importe lesquels, chacun ses goûts, tout le monde n’a pas non plus envie de lire Tolstoï et ça dérange personne, surtout pas Tolstoï, si ça se trouve ça te plairait, et même, on s’en fout, chacun lit ce qu’il veut. Et merde y’a plus de café. »
J’étais un hymne à la tolérance.
Jusqu’à ce week end de Pâques, chez ma grand-mère. J’avais emporté les doudous des petites, un nombre suffisant de culottes de rechange, mon chargeur de portable, j’avais même pensé à mettre les petites dans la voiture, mais j’avais oublié mon bouquin. A l’heure d’aller me coucher, j’ai donc pris ce qui se présentait sur l’étagère : « Seras-tu là? », troisième roman de Guillaume Musso.

Chez ma grand-mère,on dort dans la dentelle et on déniche des merveilles.
Je l’ai dévoré dans la nuit.
J’ai ri.
J’ai failli pleurer.
Je me suis mise en colère.
J’ai ri encore.
Quand je l’ai refermé, j’étais éreintée, bouleversée, dans un mélange indéfinissable de fou-rire et de désespoir, répétant nerveusement « c’est pas possible… c’est pas possible… » Parce que je vous jure, c’est pas possible.
Quand Guillaume Musso raconte, j’ai l’impression de lire en braille. Je glisse, j’ai pas compris, il s’est rien passé, je reviens, je vérifie, j’essaie de m’accrocher à des mots désespérément lisses, comme chacun leur tour vidés de sens par leurs voisins. Chaque phrase, c’est le musée Grévin. L’espace d’un battement de cils, on croit que ça va bouger, mais non, et très vite on se demande ce qu’on fout là.
Allez, j’en prends une au pif, mais vraiment au pif (ah, si j’avais un huissier):
page 105: « Les parois de verre guidaient la lumière vers l’intérieur de la maison, laissant le soleil balayer les murs avant d’éclabousser le parquet en noyer de Californie. »
Chez Musso, ça, c’est l’astuce d’intro de chapitre, l’exemple typique de phrase censée « planter le décor ».
Page 185, la même, mais en extérieur nuit: « La tempête faisait rage sur Key West, privant d’électricité toutes les habitations de l’île. »
Tempête qui… »fait rage ». Lumière qui… »éclabousse ». Détails de précision géographique. Et puis rien. Pas d’image. Pas de son. La seule ambiance, c’est « je maîtrise la complétive au participe présent, t’as vu madame, et puis la lumière qui éclabousse, ça fait littéraire, j’ai 15 à ma rédac, dis?… »
Quand le héros (médecin héroïque et fortuné à Los Angeles ou ténor du barreau à New York, une constante, je suis sûre que Musso collectionne les gros 4×4 et les énormes montres) je disais donc quand le héros songe, il songe comme un compte-rendu de gendarmerie. Le héros Musso, il songe clair, net, précis, clinique. S’il doute, pof, il se dit « je doute ». S’il a peur, pof, il se dit « je redoute », et il saisit même pas le jeu de mots.
A ma connaissance, aucun homme, même chirurgien californien réputé, ne s’est encore dit: » je suis très tenté par la perspective de revoir la femme que j’aime, j’en ressens le besoin ET la nécessité , mais je ne suis pas encore prêt à laisser les inclinations de mon coeur l’emporter sur ma conscience professionnelle« . (p 130). Ca peut se passer comme ça dans Femme Actuelle (et dieu sait que je suis une femme actuelle)… mais pas dans une tête humaine. Si? Rassurez-moi.
Et puis il y a eu ce moment inénarrable. La scène de cul. On le sent un peu mal à l’aise, Musso, le second degré et l’ellipse n’étant pas ses points forts. Il ne se voyait sans doute pas écrire « alors, après avoir longuement mordillé le bout de ses seins dorés par le soleil de Floride, il lui ouvrit les cuisses de la main gauche pour introduire son membre viril au plus profond de sa féminité, dans un mouvement de va-et-vient de plus en plus rapide, la laissant lui caresser les… » Non, non, non, il pouvait pas. La pudeur est l’une des lois du marketing grand public. Le compte-rendu de gendarmerie prend donc ici des accents lyriques de toute beauté. Je vous laisse apprécier ce monument d’intensité poétique à l’érotisme voilé.
« elle goute la douceur de sa langue tandis que leurs lèvres
s’entrouvrent. Elle attache ses bras autour de son cou et il la
soulève tandis qu’elle passe ses jambes autour de lui. »
(Et vous, « tandis que » vous lisez ça, vous avez pas un peu des crampes?)
« elle retient son souffle, se contracte et se laisse envahir par un
frisson glacial puis par une onde brûlante. Son ventre frémit et tout
son corps se relâche.
Dehors, le vent s’est levé. »
(Travelling métaphorique. Ca vaut bien 2 points de plus dans une rédac, en 5ème. Vous noterez également que chez Musso, le mot tempête ne va jamais sans la locution verbale « faire rage », parce que c’est bien connu, les tempêtes ne savent rien faire d’autre. Attention, extase finale:)
« alors elle a le sentiment d’être hors du temps, de ne plus toucher
terre, d’être éternelle.
Avec cette sensation d’être projetée très loin.
Autre part.
Ailleurs… »
(Oui oui oui. Ailleurs AVEC des points de suspension, ça fait toujours plus loin.)
Jusqu’ici, je rigolais. Mais, telle une tornade, la colère s’est levée pour faire rage en mon âme sensible (c’est contagieux) quelques lignes plus tard. Alors que les amants goûtaient enfin le repos (« blottis », « mains enlacées », comme il se doit après avoir traversé tant d’ondes glacées et de frissons brûlants)… Que donc s’est-il donc passé donc? Hein? Je vous le donne en mille.
« Le téléphone sonna brusquement. »
Oui, ces 4 mots, dans cet ordre. Non, mais vous êtes d’accord avec moi… un téléphone qui « sonne brusquement » c’est juste pas possible, pas plus qu’une aiguille de pendule qui avancerait « timidement » (encore que, c’est joli, ça), ou qu’une cuisson vapeur qui conserverait « jalousement » les vitamines (bon j’arrête, je vais finir par faire de la littérature) . Un téléphone, il sonne, ou il ne sonne pas. Au pire il sonne « soudain ».
J’arrivais complètement exténuée au bout du dernier chapitre, pensant avoir atteint le fond, mais j’ai bien cru que la dernière phrase allait me tuer. « Il était là ». Tout ça pour ça. Tout ça pour apprendre que « Seras-tu là? » avait pour seule réponse « ben oui, patate ». Un roman de Guillaume Musso ça vaut jamais le coup de le lire en entier, l’équation c’est » titre = tout est dans le « .
Vous avez donc le choix, pour vos prochaines lectures:
Et après…
Sauve-moi.
Seras-tu là?
Parce que je t’aime.
Je reviens te chercher.
Que serais-je sans toi?
(Et après, seras-tu là? Mais oui ma biche, je reviens te chercher parce que je t’aime, voyons, que serais-je sans toi?…)
Si vous voulez pousser le vice jusqu’à connaître un peu mieux le personnage de Musso, faites un tour sur son site web officiel, particulièrement sur la page fake « questions des lecteurs » où l’Auteur explique ses méthodes et fait généreusement partager sa vision de la littérature. Depuis que j’ai vu sa bonne bouille il y a deux semaines sur Canal + et que je l’ai entendu dire » cette impression un peu fluide qu’on peut avoir en lisant mes romans, c’est un gros gros travail », il est devenu mon Christ. Mais j’hésite. Me lancer dans un « gros gros travail » d’appauvrissement de la langue pour parvenir à soulever les foules par la seule force de ma prose, ou continuer à vivre dans le péché?

Waow…le scenario me faisait deja penser à 15 scenars connus (un jour sans fin, « run, Lola, run », et 13 autres copies conformes, mais je vois que le style est encore plus original que l’histoire …
Vais peut-être me mettre à écrire, finalement …
Comment dire, comment écrire… Je suis submergée par le besoin immédiat et si patient de dire, d’écrire sur ces mots que je ne saurais taire.. prise dans cette force invisible qui tous nous poussent à continuer à avancer, car après la mort, il y avait peut-être la vie avant mais je ne suis pas sûre..
(deux oisillons sortent du nid et crient : « mussooooooooooooooooo »)
Allez, je fournis la critique pour Femme Actuelle :
A l’heure actuelle, Musso est un écrivain absolument jubilatoire dont l’appétence à mettre en scène des moments d’anthologie poétique en se faisant plaisir est devenue incontournable. On comprend dès lors pourquoi son oeuvre sublimissime est supportée par un public toujours plus tempétueux qui attend quelque part que sa vie de tous les jours soit revisitée par une plume acérée, qui mêle tradition et modernité. Au fond, c’est peut-être ça, le goût du bonheur.
non???
Hé, hé, moi aussi j’ai lu un de ses livres, j’ai vraiment été surpris. Comment ce type peut avoir un succès pareil ?
Moi j’ai rien compris à l’histoire…..trop compliqué…il est mort ou pas ?????
Je ne sais pas ce qui me fait le plus rire des extraits ou de ton analyse… Merci pour ce moment de détente et heureusement que cela donne tort à ceux qui pensent que la France n’a plus de grands humoristes: il y a Musso….
Et puis c’est définitif, je ne lirai plus jamais Femme Actuelle… Si c’est ça, le reflet de l’opinion des femmes d’aujourd’hui, je m’en vais plutôt aller acheter « Charlotte aux Fraises » ou « Pomme d’Api », au moins, quand on y raconte des histoires, c’est précisé et eux, ils ne reçoivent pas de miel de Winnie l’Ourson pour lui faire sa promo…
Merci Aline!
J’ai entendu pire depuis au sujet de Musso… racontant à la radio le plus beau jour de sa vie: quand, dans le TGV, une femme qui lisait l’un de ses livres le lui a recommandé, disant que c’était l’auteur de sa vie et se répandant en éloges. Qu’a fait notre grand comique? Il n’a pas dit qui il était, lui a encore moins proposé de dédicacer son livre, ne lui a pas permis de rencontrer « l’auteur de sa vie »… non… modestement, il est resté anonyme…
Oui, vive Pom d’api et petit ours brun!
oui, moi aussi j’ai lu un guillaume musso, « pour voir ». je ne me souviens même plus lequel ni du scénario général… En même temps, les gens achètent ça pour se reposer les neurones, non ? Allez, écoute André Rieux pour te calmer…
François Taillandier taille fort chez livres hebdo…
Pour la critique du tout dernier Musso, c’est par là, c’est bon, et c’est gratuit:
http://www.livreshebdo.fr/weblog/une-vie-d-ecrivain-29/436.aspx